Au sein des EGDE, nous avons entrepris l' élaboration d' un projet de société basé sur la décroissance. Dans les lignes qui suivent, le lecteur ne trouvera pas un résumé de nos propositions, ce qui aurait pris trop de place, mais une présentation des réflexions et des principes qui guident notre travail.
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Le regain d' intérêt présenté par l' idée de décroissance ces dernière années est un phénomène qui interpelle. Il traduit sans aucun doute une prise de conscience plus forte des risques planétaires, à la fois sur le plan environnemental ( réchauffement climatique, appauvrissement de la biodiversité, épuisement des ressources naturelles, problème de l' eau...) et sur le plan humain ( crise urbaine, maladies liées à la pollution, montée des exclusions...)
Présentée par certains de ses partisans comme une idée neuve, la décroissance était déjà avancée, au milieu du siècle précédent, par des penseurs écolo-alternatifs comme une solution à la crise naissante. Elle inspira les choix de société faits par les mouvements écologistes dans la foulée de mai 1968.
La percée actuelle de la décroissance dans l' opinion peut être comparée à celle de l' écologie dans les années 70. On peut penser qu' elle tente d' occuper l' espace laissé vacant par les écologistes, en particulier par les Verts, en raison de leur positionnement actuel.
Les décroissancistes doivent tirer la leçon de l' échec relatif de l' écologie politique s' ils veulent réussir la transformation sociale.
A ses débuts, l' écologie politique a un apporté un grand souffle contestataire. Elle a remis en cause la société de consommation, l' urbanisme inégalitaire et déprimant des grandes villes, le mode de vie aliénant symbolisé par la formule « Métro, boulot, dodo». Elle a cherché à faire reculer l' individualisme petit-bourgeois et les valeurs portées par le capitalisme. Elle s' est interrogée sur la notion de progrès, a critiqué profondément une civilisation technicienne qui éloignait l' homme de ses racines, qui le déshumanisait.
Puis le mouvement écolo s' est peu à peu dilué en passant du stade contestataire au stade gestionnaire. En France, depuis leur entrée dans la politique institutionnelle, les Verts apparaissent de plus en plus comme un appendice de la social- démocratie. Quant au mouvement fondé par Brice Lalonde, il a renoncé aux valeurs fondamentales de l' écologie en rejoignant le camp de la droite.
L' écologie politique avait en mains tous les atouts pour animer la transformation sociale. Elle n'a pas réussi à se faire entendre sur son projet alternatif de société. La mise en avant des questions environnementales a occulté le message social des écologistes qui était pourtant novateur. On ne peut oublier en effet que les écologistes ont contribué par l' expérimentation sociale à lancer des pistes qui étaient des brèches dans la société capitaliste et qui tentaient de construire une société alternative. Citons entre autres: les coopératives artisanales ou agricoles, les radios libres, les réseaux d' information, les écoles parallèles, la diffusion des technologies douces et plus récemment la création d' entreprises basées sur les principes de l' économie solidaire.
Par ailleurs les écologistes ont négligé l' apport que constituait la systémique, ce mode de pensée révolutionnaire qui, en introduisant l' idée de complexité, d' interdépendance, d' interaction, conduit à prendre les décisions les plus justes, en prenant en compte les effets de celles-ci sur le long terme.
Aujourd'hui, le mouvement décroissanciste, dans sa grande diversité, s' appuie sur la pensée qui avait inspiré l' écologisme ( Georgescu- Roegen, Ivan Illich...) mais appréhende les problèmes d' une autre manière. Les partisans de la décroissance n' abordent pas la crise actuelle par le biais de l' environnement mais par une attaque frontale de la croissance et de sa mesure, le PIB.
Si l' on peut constater qu' il existe au sein de la mouvance un consensus pour critiquer la société actuelle et les valeurs à porter pour sortir de la crise (la simplicité volontaire, la sobriété, le partage ), il faut bien admettre que cette mouvance est multiforme, ce qui ne facilite pas sa structuration au niveau national ou européen.
C' est dans ce contexte complexe que furent lancés à Lyon, en octobre 2005, les Etats Généraux de la décroissance équitable. Leurs initiateurs, parmi lesquels on comptait Paul Ariès, Jean-Claude Besson-Gérard, des rédacteurs du journal La Décroissance, espéraient faire entrer le thème de la décroissance dans le débat de la présidentielle de 2 007, comme René Dumont l' avait fait en 1974 pour l' écologie.
La rencontre de Lyon, malgré un nombre important de participants, fut un échec. A son issue, le collectif initial perdit une partie de ses membres. Ceux qui pensaient qu' il fallait poursuivre le travail collectif entrepris dans de nombreuses régions de France, sur la base de dix thèmes proposés par les EGDE, constituèrent une association qui s' est donné pour but de promouvoir la décroissance.
La création d' un mouvement politique nous paraissant prématurée, nous avons donné la priorité au débat citoyen et à l' échange de pratiques expérimentales. En nous appuyant sur une réflexion collective enrichie par les expériences concrètes des uns et des autres, nous souhaitons faire émerger une alternative aux politiques traditionnelles. L' élaboration du projet de société solidaire, économe et autogérée sur lequel nous travaillons est une rupture avec les choix fondamentaux du capitalisme productiviste et mondialisé qui nous entraîne dans une impasse écologique.
Du constat aux propositions
La crise écologique planétaire, la crise sociale dans les pays développés et la misère dans le Tiers Monde sont liées. Au cours des prochaines décennies, si la logique capitaliste persiste, les problèmes environnementaux et sociaux vont s' aggraver, contraignant à l'exode et à la pauvreté une grande partie des paysans (et de leurs familles) qui constituent actuellement près de 50 % des emplois mondiaux. Aujourd' hui, 20 millions de personnes sont des réfugiés écologiques. On estime qu'ils seront 50 millions en 2020 si rien n'est fait.
Cette hypothèse nous oblige à abandonner le modèle de développement actuel et à concevoir une société bâtie sur des principes radicalement différents. L' option prioritaire est de remettre en cause le principe de croissance et d' abandonner toute référence au PIB.
Schumacher écrivait que « la croissance, c'est produire plus, sans tenir compte de la nature des productions.» Poursuivre infiniment dans cette voie alors que nous sommes dans un monde fini n' est pas imaginable. Mais soyons clairs: l' engagement dans le processus de décroissance n' a de sens que dans une société qui abandonne le profit comme moteur de son existence. Envisager la fin de la croissance à l'intérieur du système capitaliste signifierait l' aggravation de la pauvreté, du chômage et des inégalités. Il faut donc lier la discussion sur la croissance à celle du dépassement de la logique du profit.
Pour cela, il faut impérativement subordonner l'activité économique à des choix politiques qui garantissent l' égalité des personnes, leur citoyenneté, ainsi que la restauration et la préservation des équilibres écologiques.
L'écologie a montré les interdépendances qui existent entre l' homme et la biosphère. Or depuis deux siècles, la sphère économique s'est progressivement isolée des deux autres. L'économie doit recréer des liens avec l'humain et la nature, il faut qu' elle introduise l' éthique dans ses principes. Hans Jonas écrivait: " Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie humaine sur terre". Voilà une proposition essentielle.
Il faut d' autre part créer les conditions (essentiellement par les moyens législatifs) pour que l'économie se donne des objectifs nouveaux: respect de l' environnement et de la santé, utilité sociale, introduction de la démocratie dans l' entreprise.
La société alternative basée sur la décroissance s' appuie sur une autre logique, sur d' autres valeurs, que la capitalisme. Quand celui-ci choisit le gigantisme et la mondialisation, l' exploitation de l' homme et de la nature afin d' augmenter les profits du patronat et des actionnaires, la société alternative choisit la sobriété, la relocalisation et l' autogestion pour économiser l' énergie et les ressources naturelles, pour rendre à l' homme sa dignité.
Contrairement à ce que déclarent nos détracteurs, nous ne proposons pas un retour en arrière mais au contraire une nouvelle étape, en introduisant une plus grande rationalité, une meilleure connaissance de la matière et du vivant.Lorsque nous parlons de sobriété nous faisons un appel au bon sens et nous choisissons la pensée écologisée comme méthode.
Nous voulons agir sur tous les paramètres pour lutter contre les gaspillages, par exemple en profitant au maximum de la lumière naturelle, en ne consommant que des fruits et légumes de saison pour limiter les transports, nous proposons un autre aménagement du territoire, basé sur l' abandon du zonage afin de diminuer les pertes de temps dans les déplacements, le stress et les dépenses énergétiques. Mais La sobriété n'est possible que s' il y a rupture avec les habitudes et courage politique pour lutter contre les intérêts établis.
Dans cette vision de la société, le PIB n' a plus de sens. Pour mesurer l' impact des différentes politiques, il faut que les indicateurs prennent en compte les critères qualitatifs. Il en existe déjà quelques-uns qui vont dans ce sens: l' IPA (indicateur de progrès) , le GPI ( IPV en Français - indicateur de progrès véritable - mis au point par un institut californien).
Mais notre préférence va à la démarche entreprise ces dernières années, l'une en Suisse auprès d' agriculteurs, l'autre au Canada, qui est une démarche citoyenne appuyée par les réseaux canadiens de recherche en politiques publiques (RCRPP) Ceux-ci ont aidé les citoyens à identifier les indicateurs techniques correspondant aux thèmes que ceux-ci avaient choisis. L' indice de qualité de vie et de bien-être défini prend en compte, dans l' ordre de priorité des Canadiens: les droits démocratiques et la participation, la santé, l'éducation l'environnement,les conditions sociales, les programmes sociaux. Et l' on constate que l' économie et l' emploi sont cités en avant-dernière position par ces citoyens.
La société alternative doit également s' attaquer aux monopoles radicaux.Selon Illich, il y a monopole radical quand l'outil prend le contrôle intégral de la satisfaction du besoin.
En matière de santé par exemple, l'institution médicale exerce un monopole. Or la santé, chacun le sait, ne peut pas se réduire à des prescriptions médicales, c'est une question complexe dans laquelle interviennent notamment l'alimentation, le rythme de vie, l' environnement, l' éducation préventive.
De même, l' éducation ne peut être réduite à l' Education nationale et au système scolaire qui depuis les lois de Jules Ferry n' a pas réussi à diminuer les inégalités sociales.
La transmission des savoirs ne se fait pas seulement à l'école, mais aussi dans les familles, les associations (notamment culturelles), les entreprises artisanales, etc...
Nous pouvons nous inspirer des îlots de résistance qui ont permis de dessiner l' ébauche d'une école alternative, malgré les obstacles qu'ils ont rencontrés: Célestin Freinet et les adeptes de ses méthodes, l'Ecole émancipée, etc.pour imaginer l' école alternative. Celle-ci doit être conçue dans le cadre d'un grand service public chargé de l'éducation permanente, tout au long de l'existence, s' appuyant sur l'école, en liaison avec des organismes mis en réseaux et encourageant l'auto-formation.
Cela suppose une remise en cause de la scolarité dans un temps et un espace figés et évoluer vers une formation permanente et conviviale. La mise en place de réseaux permettrait de mettre en rapport les détenteurs et demandeurs de connaissances et d'informations.
Réenchanter l' homme
Dans le projet alternatif, le ré-enchantement est une idée essentielle.
Ce ré-enchantement pose d'abord la question du rapport entre l' homme et la nature.
La nature dont il s'agit ici n'est pas limitée à l'environnement. comme le rappelle Serge Moscovici, elle est "une nature historique à laquelle nous donnons un état différent à chaque ère de l'histoire". La nature "est pour nous l'idée qui comprend tous les chemins possibles, dans le temps, entre le hasard et la nécessité contraignante".
La nature est aussi, comme le formule Dominique Simonnet, « le milieu personnel, la nature de l'individualité humaine, la conscience que chacun a de soi»
Le retour à la nature, c'est une nouvelle pratique de la nature, c'est le fait de renouer des relations avec le milieu, de trouver l'harmonie avec l' environnement social et technique. C'est une autre conception de l'aménagement du territoire ( certains auteurs préfèrent parler de ménagement du territoire), c'est une autre conception de l' urbanisme.
Réenchanter l'être humain, c'est lui permettre de retrouver sa liberté, son autonomie individuelle, c'est lui redonner la force de réagir contre l'uniformité, contre le conformisme, c'est faciliter son intégration dans un groupe social qui n' étouffe pas son individualité et où les générations se mélangent, où les hiérarchies sont atténuées, où les différences sont acceptées et les minorités respectées.
C'est se révolter contre un monde cloisonné et injuste, c'est refuser l'enfermement dans la société dite de consommation, de laquelle sont exclus des millions de gens. C'est retrouver les joies de la créativité, la dimension poétique de l'être humain.
Cette vision utopique exige de repenser entièrement le travail et le système des revenus afin de permettre à tout homme, toute femme, de vivre dignement, de l'enfance à la vieillesse.
La nature du travail a changé. Avant l' ère industrielle, le paysan, l'artisan, trouvaient un certain épanouissement dans leur travail, malgré la dureté des tâches et l'incertitude des revenus, dans une société où la solidarité n'existait que dans un cadre familial ou relationnel. Le travail avait alors un sens. Victor Hugo a magnifié «le geste auguste du semeur.» Plus près de nous, Eugène Guillevic a décrit son admiration pour le menuisier qui tire «parti du bois.»
Avec le taylorisme et le fordisme, le travail est devenu aliénation. Si le salarié moderne effectue de moins en moins de travaux pénibles car ceux-ci sont réalisés par des machines, il n'échappe pas aux formes modernes de la division du travail. Les opérateurs, les agents d'aujourd'hui, sont de plus en plus soumis à un processus qui leur donne à remplir une tâche parcellaire qu'ils ne maîtrisent pas, sur lesquels ils ne peuvent influer. Dans l'organisation abstraite qui va de la conception à la consommation en passant par la production et la commercialisation, il n'est qu'un rouage, un pion souvent précaire et jetable à la prochaine délocalisation.
La société alternative que nous souhaitons met l' épanouissement de l' homme multidimensionnel au coeur de son projet. En travaillant moins, dans une société autogérée, attentive au lien social, l' homme retrouvera sa dignité et donnera du sens à sa vie.
Bernard Caron
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